Cœurs et diamants


Salman Masalha

Cœurs et diamants

En cette fin d’été, les sons dissonants se mêlent dans l’air. Au cours de ce mois de Ramadan qui vient de frapper à la porte de la ville, les voix non synchronisées des muezzins déchirent le ciel. Chaque voix, avec son timbre propre, jaillit des magnétophones enclenchés dans les minarets des mosquées diffusant dans la ville arabe. En entendant ces voix, tout à coup, les cloches des églises se mettent à sonner dans une farandole de notes qui monte et monte et puis s’estompe pour laisser la place à d’autres sons provenant de la nature, qui tentent, à leur manière, de s’intégrer à la symphonie inachevée de la ville.

Les pommes de pin, semblables à des chauves-souris pendues aux branches des arbres, ont commencé à éclater, de rire sans doute, cette fois, après avoir entendu les bruits étranges portés par l’air chaud. Personne ne doit faire de mal aux chauves-souris ; parce que, selon la légende, elles ont contribué jadis à éteindre un feu dans la ville. Quand les flammes avaient envahi le Temple, elles avaient volé jusqu’à la mer pour rapporter de l’eau. Et comme si le rire des chauves-souris crépitant dans les arbres ne suffisait pas, le vrombissement des bulldozers entre en action : les machines qui creusent émettent alors un bruit métallique en frappant contre le rocher dans un vacarme assourdissant.

Je cherche le roi Salomon. C’est lui qui dira aux génies de me sauver de la punition que m’infligent les bulldozers. Car, suivant la tradition arabe, il avait employé des génies dans la construction de la ville et du Temple. Mais les tavaux perturbèrent tellement le repos des habitants qu’ils descendirent dans la rue manifester leur colère.

Salomon convoqua alors ses vizirs et ses génies. A ces derniers, il dit : «Quelle sorte de génies êtes-vous? N’y a-t-il pas une manière de creuser la roche, sans ce bruit assourdissant ?»
«Un seul génie peut le faire», répondit l’un des génies. «Son nom est Sakhr (rocher) et il vit loin, très loin d’ici, dans une mer lointaine». Salomon ordonna immédiatement qu’on lui amenât ce Sakhr.

***

Clameur et tumulte ! J’en avais été déjà submergé lors de ma première visite dans ces lieux. Le roi Salomon ne vit plus ici, me suis-je dis, et personne ne pourra faire baisser le niveau sonore. Personne ne mettra un terme au découpage de la pierre par la scie.
Non loin d’ici, sur une colline surplombant la vieille ville, un drapeau bleu et blanc claque au vent. Non, ce n’est pas celui que vous pensez, il s’agit d’un autre drapeau qui vient de loin, de l’au delà des mers. Robert Bruce, le roi d’Ecosse, voulait se rendre à Jérusalem, mais n’ayant pu réaliser son rêve, il ordonna qu’après sa mort, son coeur fût enterré là-bas. Ainsi, lorsqu’il décéda, son chevalier, Douglas Black, plaça son cœur dans un coffret en argent et l’emporta avec lui.

En Espagne, lors d’un combat contre les Sarrasins, ce Douglas jeta le coffret sur le champ de bataille et dit: « Va d’abord, cœur vaillant, au combat, comme tu en avais l’habitude et Douglas te suivra». Le coffret fut retrouvé ensuite, transpercé par des lances. De retour en Ecosse, le cœur de Bruce fut enterré dans une église d’Edimbourg.
Les soldats écossais venus à Jérusalem avec les forces britanniques durant la Première Guerre mondiale n'avaient pas oublié leur roi et son testament. Ils fondèrent l’Église d’Ecosse, ici sur la colline, en souvenir de Bruce, au «cœur vaillant».

***

Tout le long de sa vie, Jérusalem a connu le sang et la sueur. Elle a accueilli d’innombrables étrangers. De bien étranges étrangers à vrai dire !

Dans cette ville, l’étrangeté est différente de celle d’autres villes. Ici, elle est l’essence de la poésie. De toujours, Jérusalem a été (il serait plus correct de dire : sera toujours) une attraction pour une multitude d’illuminés. Toute sorte de pérégrins rêveurs et fous – depuis les rois jusqu’aux plus humbles, issus de toutes nations, religions et couleurs – y ont afflué. A la différence des autres villes dans le monde, son nom est associé à un dérangement mental, attesté par d’éminents médecins : «le syndrome de Jérusalem». Il se manifeste chez ceux qui, parvenus aux portes de la ville, se croient dotés soudain de pouvoirs prophétiques, les autorisant à annoncer la fin des jous. Pourtant, les jours s’écoulent, et on n’en voit pas la fin.

Il se trouve que je suis entré aussi par les portes de la ville comme un étranger ; c’était dans les années 1960, et je n’avais pas encore l’esprit dérangé. La Jérusalem de l’époque me semblait un lieu magique. Mais tout ce dont je me souviens est une terrasse donnant sur la porte de Damas et la Vieille Ville. Jérusalem n’avait pas encore été «réunifiée », comme le cliché hébreu le clama après la guerre de juin, 1967. Le nom hébreu de cette guerre, la guerre des Six Jours, est tiré du récit de la création dans la Genèse. En arabe, un terme a été spécialement inventé pour évoquer la défaite des armées arabes: la Naksa. Désormais, la Naksa désigne à la fois une inclinaison de la tête et une retraite temporaire avant le grand renouveau arabe. Et on fera comme si la tête arabe ne s’était jamais inclinée vers le bas. Pourtant, cette Naksa dure depuis plus de quatre décennies.

Je venais alors de la lointaine Galilée dans le cadre d’un voyage scolaire. Des murs de barbelés séparaient l’est de l’ouest. L’est du pays était gouverné par le Royaume hachémite de Jordanie. L’est était alors si proche, si éloigné !

Et puis un jour d’été, une décennie plus tard, je me retrouvai assis dans un café du centre ville. Maintenant comme auparavant, des gens de toute couleur et parlant toutes les langues vaquent à leurs affaires quand soudain, un cri rythmé se fait entendre : «La Terre Sainte, pécheurs et fils de putes ...» L’homme et la voix font leur chemin dans la foule, et disparaissent. Seuls les échos de sa voix restent derrière. Gravés, ici et là, dans les sourires des passants.

Au cours de ces années, j’ai assisté au changement d’aspect de la ville. Des collines furent excavées, un mur et des tours surgirent à l’horizon, de nouvelles murailless cernèrent de près la ville et le cœur de ses habitants. Non loin de ce café, on continue de creuser encore et encore. On construit l’infrastructure d’un train léger sur rail ; du moins c’est ce qu’ils disent. Ce ne sera donc point un chemin vers les cœurs, mais la voie d’un train qui va traverser maladroitement la ville, un train qui viendra de nulle part et ira nulle part, pétendant unir l’Orient et l’Occident. Mais cette ville n’a ni orient ni occident…

***

Lorsque Salomon ordonna à ses génies de lui amener Sakhr, ils lui dirent que c’était là une mission très difficile. Ils expliquèrent que Sakhr était doué d’une force extraordinaire et qu’il n’y avait qu’une seule façon de l’attraper: une fois par mois, Sakhr venait sur une île pour boire tout son saoul d’eau. Il fallait donc assécher la source et remplacer son eau par du vin. Ainsi quand il aura tout bu, il sera ivre et perdra ses forces. Salomon répondit que peu lui importait la manière de l’amener.

La ville de Jérusalem est bâtie sur des légendes. Pour conforter la légitimité de l’islam, Muhammad s’envola de Médine à Jérusalem monté sur la jument al-Buraq, le même cheval ailé qui avait appartenu au roi Salomon, comme le soutient la tradition musulmane. A l’inverse, la tradition juive n’a pas autorisé Moïse à entrer dans la terre promise et dans cette ville parce qu’il avait choisi de frapper un rocher plutôt que de le raisonner.
Je grimpe au sommet d’une autre colline, dans le voisinage du quartier d’Abou Tor, et je contemple la vieille ville et le désert de l’autre côté de la rivière. Je lève les yeux au ciel, en essayant d’imaginer le cercueil d’Aaron, tel que les Enfants d’Israël le virent décrire des cercles dans le ciel.

Cette colline où je me tiens est le Tur Haroun, la colline d’Aaron. La légende rapporte que, lorsque les enfants d’Israël adorèrent le veau d’or, Moïse voulut venir ici parler à son Dieu. Son frère, Aaron se proposa de l’accompagner, et Moïse dut accepter bien malgré lui. Sur le chemin, ils aperçurent deux hommes qui creusaient une tombe, et ils leur demandèrent : « À qui est cette tombe ?»

Les fossoyeurs répondirent : «Cette tombe est destinée à un homme exactement de cette taille», et ils indiquèrent Aaron. Puis ils lui dirent : « Pour l’amour de Dieu, couchez-vous dans cette tombe afin que nous puissions la mesurer».

Aaron enleva ses vêtements et s’allongea. À cet instant précis, Dieu prit l’âme d’Aaron et la tombe se referma sur lui. Moïse rassembla les vêtements d’Aaron et fit demi tour. Le voyant retourner seul, les enfants d’Israël l’accusèrent d’avoir tué son frère. Et comme il était incapable d’expliquer la disparition de son frère, Moïse appela son Dieu. Qui répondit à ses prières en montrant aux enfants d’Israël la tombe d’Aaron, virevoltant dans le ciel au-dessus de cette colline, Tur Haroun.

***

Les génies se mirent en route, comme Salomon le leur avait ordonné. Ils se rendirent à la source et remplacèrent l’eau par du vin, puis ils se mirent en embuscade. Plusieurs jours s’écoulèrent, et Sakhr n’apparaissait pas. Alors, ils songèrent à partir, mais tout d’un coup, le génie Sakhr surgit de nulle part, marchant doucement vers la source. À sa grande surprise, il vit du vin couler de la source et après avoir hésité, il partit sans avoir étanché sa soif. Les jours suivant, Sakhr retourna régulièrement à la source mais sans y boire, puis il finit par céder et but jusqu’à étancher sa soif et tomber, ivre comme Lot. Les génies qui l’épiaient se jetèrent sur lui, l’attachèrent et l’emmenèrent à la cour de Salomon.

Quand Salomon lui eut dit les raisons de sa séquestration, Sakhr dit : «Vous devez apporter ici un nid d’aigle entier avec ses œufs». A la demande de Salomon un nid fut trouvé et placé dans le désert au sommet d’une montagne, et ordre fut donné de l’entourer de parois de verre blindé transparent.

Quand l’aigle retourna chez lui, il ne trouva ni le nid, ni les oeufs. Il s’envola dans le ciel et fit des cercles en altitude jusqu’à ce qu’il aperçut le nid. Il vint se poser dessus, et essaya de picorer le verre avec son bec et de le gratter avec ses griffes. En vain. Désespéré, il s’envola.

Le lendemain, il revint avec une pierre samur dans son bec. Il décrivit des cercles au-dessus du nid et laissa tomber le samur qui brisa la cloche de verre. L’Aigle ramassa alors le nid et partit. Sakhr se rendit sur le site, trouva la pierre et l’apporta à Salomon.


***

Jérusalem est entourée de collines. Parmi celles-ci, il y en a une où se trouve une grotte semblable à une maison. Dans un passé lointain, les gens venaient la visiter. Quand la nuit tombait sur la colline, la grotte s’éclairait d’une lueur rougeoyante, sans qu’il y eût à l’intérieur lanternes, lampes, ou bougies.

Depuis que j’ai lu cette légende, j’erre dans les collines de Jérusalem à la recherche de la grotte illuminée. Je viens tout juste de la trouver. Mais je garde secret son emplacement et je m’y rends de temps en temps tout seul. Tout au fond de la grotte, coulent dans toutes les directions de minces filets d’un liquide mousseux couleur de vin. A cause de tout ce bruit alentours, j’ai pris ma décision : à ma prochaine visite, j’étancherai ma soif avec ce liquide rouge sans m’inquiéter de perdre mes forces.

***

Salomon, qui connaissait le langage des animaux, ordonna à ses génies de lui amener l’Aigle. Quand celui-ci fut devant lui, il l’interrogea sur l’origine de la pierre samur. L’aigle lui indiqua une très haute montagne, tout à l’ouest.

Salomon ordonna alors à ses génies de s’y rendre avec l’Aigle et de lui rapporter de cette pierre spéciale. Les génies y allèrent et en rapportèrent autant qu’ils pouvaient en soulever. Certains disent que le samur est le diamant, avec lequel les génies excavèrent et taillèrent par la suite les pierres de Jérusalem, sans faire de bruit et sans déranger la tranquillité des habitants.

Le roi Salomon ne vit plus ici, me suis-je dit, et le vacarme des bulldozers remplit l’air de la ville et ne me laisse aucun repos. Pour me distraire de cette nuisance, je me lève, me verse un verre de vin et allume une cigarette. Puis je place le verre sur le rebord de la fenêtre et contemple les larmes rouges couler sur la face interne du verre transparent, glisser sur les parois comme de la rosée de diamants se mélangeant graduellement avec la lueur rouge du soleil couchant au-dessus de la Vieille Ville.


Jérusalem, Août-Septembre 2009

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Publié en: Qantara, n° 73, Institut du monde arabe, Paris 2009

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4 Poems (Gujarati)

Salman Masalha

4 Poems

(Translated into Gujarati by G. M. Sheikh)

(1) Partridge Tail

Tetar Ni Poonchhdi


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(2) Father Too

Bapu Pan



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(3) Vespa

Bhamari


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(4) Scorpio

Vrishchik Rashi


Translated into Gujarati by Gulam Mohammed Sheikh, ETAD, Nos. 5-6, vol. IXX, Baroda, India 1999

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